Quand la Rome Antique a posé les bases du graphisme.

En tant qu’observateurs du monde visuel, nous sommes entourés de formes, de couleurs et, surtout, de lettres. Or, le fondement même de la typographie occidentale remonte à une période et un lieu précis : la Rome Antique.

Rome Antique
Getty - Harald Nachtmann

Toutefois, il est essentiel de souligner que, comme pour l’architecture et la sculpture, l’art romain s’est inspiré des modèles grecs. Dérivé de l’alphabet étrusque, lui-même descendant de l’alphabet grec et de l’alphabet phénicien, l’alphabet latin permet d’écrire la langue parlée par les habitants de Rome. Sa progression fut proportionnelle à celle de l’influence romaine. Rome a ainsi systématisé l’usage de ses caractères pour la communication d’État, posant une base que les Grecs n’avaient pas définie.

Le dernier empereur - Kaamelott - Livre I
La Capitalis Monumentalis : L’alphabet éternel
 

La Capitale Romaine ou Capitalis monumentalis est la matrice canonique de l’alphabet latin. Elle est la forme de lettres la plus aboutie de l’Antiquité.

De cette graphie composée de lettres exclusivement majuscules découlent les styles d’écritures les plus variés qui jalonnent quelque 2600 ans d’histoire de la calligraphie latine. Il faut d’ailleurs attendre le IIIe siècle après J.-C. (3e siècle) pour que la minuscule apparaisse.

Cette écriture lapidaire romaine est la contribution la plus précieuse et la plus durable. Les Romains, par la volonté politique d’affirmer leur puissance, inscrivaient ces caractères dans la pierre pour signifier et glorifier leurs victoires militaires. Leurs lettres majuscules, appelées Capitales Romaines, ont établi un modèle de perfection géométrique et incarnent un idéal de beauté et de lisibilité qui n’a, selon de nombreux typographes, jamais été surpassé, y compris par ses modèles Grecs.

Le dernier empereur - Kaamelott - Livre I

L’art de la proportion et du calame

Ce modèle de perfection atteint son sommet à Rome, par exemple avec l’inscription gravée sur le socle de la Colonne Trajane (Columna Traiana) achevée en 113 apr. J.-C. Pour ces œuvres majeures, les ateliers travaillaient souvent en plusieurs étapes coordonnées, décrites de la manière suivante :

Le scriptor dessinait la forme des lettres sur la pierre, probablement au pinceau plat ou au calame (calamus). Cet outil souple donnait aux lettres leur contraste, avec des traits fins et d’autres plus pleins, leur donnant déjà une vraie qualité calligraphique.

Le pictor appliquait ensuite une couche de peinture pour renforcer le tracé. Cette mise en couleur servait de guide précis pour la gravure et améliorait aussi la lisibilité.

Le lapidarius (le graveur) sculptait ensuite les formes dans le marbre.
Ce travail successif, même s’il n’a pas été appliqué à toutes les inscriptions romaines, a assuré une maîtrise remarquable des proportions, des contreformes et de l’équilibre des lettres pour les monuments les plus importants.

Le résultat est un ensemble d’une grande beauté, parfaitement lisible et d’une harmonie rare. Dès la Renaissance, ces inscriptions sont devenues des modèles pour la création des caractères typographiques. Aujourd’hui encore, quand on étudie une police à empattements classique, on retrouve directement l’héritage de cette tradition romaine.

Dédicace trouvée à Cimiez, près du Decumanus II - 1966

Le rôle essentiel des empattements

Regardons de près les extrémités des lettres : on y trouve les empattements (serifs). Ces petits traits sont la marque de fabrique des polices à sérif.

Leur origine est fortement liée à la méthode de travail : ils proviendraient des traits de pinceau faits par le scriptor pour commencer et terminer les hampes verticales et horizontales. Ils servaient ainsi à la fois de guide pour le ciseau du tailleur et d’élément de finition esthétique. Ils sont devenus un élément essentiel de notre grammaire visuelle, souvent considérés comme un atout pour améliorer la lecture de longs textes.

Urne funéraire de Margaris
Urne funéraire de Margaris

Le langage du pouvoir : communication et autorité

Rome a été une pionnière dans l’utilisation de l’image et du texte pour l’information, l’éducation et la diffusion de son idéologie.

Le récit visuel monumental

La Frise de la Colonne Trajane en est un exemple frappant. Au lieu d’un simple rapport de bataille, l’Empereur a commandé un récit continu et détaillé de ses victoires militaires, sculpté dans le marbre. Il s’agit d’une forme ancienne et puissante de narration par l’image, conçue pour instruire et impressionner le peuple sur la grandeur impériale.

Frise de la Colonne Trajane

L’Identité visuelle d’État : S.P.Q.R., la première marque de l’histoire !

L’acronyme S.P.Q.R. (Senatus Populusque Romanus, Le Sénat et le Peuple Romain) est peut-être la première véritable identité visuelle institutionnelle à avoir été déployée à une si vaste échelle.

Présent sur les enseignes militaires, les monnaies, les édifices publics, les étendards… S.P.Q.R. est souvent considéré comme la première « marque » de l’histoire, reconnaissable dans tout l’Empire. Il symbolisait l’autorité et la légitimité du pouvoir. Autour de ce sigle fort, l’aigle romain, les couronnes de laurier, et les portraits stéréotypés de l’Empereur créaient un système visuel cohérent. C’est une démonstration précoce de l’efficacité d’une charte graphique claire pour assurer la reconnaissance, l’unité et l’adhésion.

Le Graphisme au quotidien : Communication de proximité et signalétique

La communication visuelle n’était absolument pas réservée aux monuments officiels. Elle était profondément ancrée dans la vie de tous les jours. Les Romains excellaient à utiliser l’espace public pour l’information pratique et l’organisation urbaine.

La forme la plus courante de publicité était l’affichage mural. Les fouilles à Pompéi ont révélé les libelli, un terme qui désignait les affiches peintes directement sur les murs des cités. Ces messages (annonces de jeux de gladiateurs, campagnes électorales ou biens à vendre) illustrent une pratique courante de la publicité événementielle. Ils utilisaient des textes concis et des couleurs vives pour capter l’attention, prouvant une maîtrise précoce des codes de l’affichage.

Enfin, l’Empire avait un besoin constant d’orientation et de cohérence. Les Romains ont ainsi créé un véritable système de signalisation routière avec les bornes milliaires ainsi que des indications peintes dans les villes. Cette démarche montre une conscience pratique de la nécessité de la clarté graphique pour organiser l’espace public et guider efficacement les citoyens et les voyageurs.

Capitales peintes sur un mur de Pompéi
Capitales peintes sur un mur de Pompéi

Les professionnels de la communication et de la création sont les héritiers directs des maîtres graveurs et des peintres d’affiches romains. L’Antiquité nous a appris que la lettre est à la fois fonctionnelle et belle, que l’image doit servir un but, et que le message, qu’il soit impérial ou commercial, doit être clair, précis et proportionné.

Toute personne travaillant avec la forme des lettres et la composition des messages s’inscrit dans cette tradition qui a commencé il y a deux mille ans.